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    August 31

    Adieu mon bourreau

     

     Mon bourreau n’est plus, mon bourreau est mort, même les bourreaux s’en vont, disparaissent.

     

    J’ai assisté à ton enterrement après t’avoir vu sur ton dernier lit.

     

    Et je me rappel.

    Tant et tant d’images.

    Des mots me reviennent.

    Les mots, tes mots, tu ne savais prononcer que ceux qui font mal, que ceux qui blessent, que ceux qui rabaissent.

    Il y a même des bourreaux sympathiques parait-il, au moins tu ne portais pas en toi cette ambiguïté.

    Il n’y a jamais eu de risque que le syndrome de Stockholm me rattrape.

     

    Et j’étais là, au crématorium.

    Et j’ai vu tous ces gens.

    Ceux qui ne te connaissaient pas disaient du bien de toi.

    Ceux qui te connaissaient ne disaient rien de toi.

    Je n’ai pas fait semblant d’être malheureux.

     

    Je me souviendrai de toi comme je t’ai regardé, longuement, sur ton lit d’hôpital.

    Je garderai cette image que j’ai voulue encrer en moi, sachant déjà que c’était la dernière fois que je te voyais vivant.

    J’étais au pied de ton lit, tu étais couvert d’un drap bleu, ta tête était renversée en arrière, tu avais du mal à respirer, j’étais assis, je voyais ton menton au bout de ta gorge renversée, et ta bouche ouverte et le bout de ton nez, un peu de ton front, et quelques cheveux gris.

    Et c’est cette image que j’ai choisi de graver à tout jamais dans ma mémoire.

     

    Un bourreau peut être si peu ?

    Cette phrase m’est venue instinctivement en te voyant ainsi.

    Comment ais-je pu avoir si peur de toi pendant si longtemps ?

    Comment as-tu réussi à faire en sorte que l’idée même de me révolter ne me soit jamais apparue ?

    Comment as-tu réussi à même me séparer de ma sœur, de mon frère, comment as-tu réussi à faire que nous arrivions à nous dresser les uns contre les autres.

    Tu avais certainement une forme de génie dans ta perversité poussée à l’extrême, comme lorsque tu savais récompenser celui ou celle qui dénoncerait.

    Je ne me souviens d’ailleurs d’aucune autre récompense que celle–ci, aurais-je oublier ?

    Je me souviens de ton regard posé sur moi, de ton sadisme quand tu m’annonçais que j’étais privé de vélo, car après un examen minutieux accompagné d’un passage de ton index sur le bas du cadre, tu avais découvert qu’il restait de la poussière après le nettoyage obligatoire.

    Et tant pis pour moi si l’école était à plus de 2 kilomètres, ce qui représentait 10 kilomètres par jour, la marche c’est bon pour les enfants, et tu t’y connaissais en enfants.

    Et tu t’y connaissais en marche, obligatoire la marche, tous les dimanches après midi, les copains jouaient au foot, j’étais interdit de jeu, ce n’est pas sain de jouer, de rire de s’amuser.

    C’était  tellement meilleur pour moi, pour ma santé de marcher en hiver dans les bois bourguignons, et de ne pas mettre mes mains dans mes poches, c’est meilleur aussi quand il gèle de bien en profiter, et puis quoi je pouvais me souffler dans les mains si j’avais froid, pas trop quand même le bruit t’agaçait vite. Et puis, si jamais me venait l’idée de transformer cela en jeu, comme peut instinctivement le faire un enfant la réprimande était immédiate,

    « c’est pas possible même là il trouve encore le moyen de s’amuser ! »

     

    Adieu mon bourreau.

     

    Je me souviens encore de ton avarice maladive qui te poussait à enlever l’ampoule du plafonnier dans la voiture, car celà consommait de l’électricité. De ces si longues soirées passées chacun sur sa chaise immobile, dans cette morbide cuisine à ne pas dire un mot, car cela t’était insupportable d’entendre plus de trois mots en une heure, ou de nous entendre nous remuer comme tu disais, mais nous devions être là tous, dans un silence religieux, pour qu’il n’y est pas d’autre ampoule que celle de la cuisine qui soit allumée.

     

    Je ne me souviens pas durant toute mon enfance, toute mon adolescence du moindre mot de félicitation, du moindre remerciement, du moindre compliment, je n’ose même pas parler de geste.

    Je ne me souviens pas d’une seule fois ou tu aurais pris soin de moi, ou tu m’aurais questionné sur ce que j’aimais, ou tu te serais occupé de moi, ou tu aurais fait autrement que si tu devais me supporter.

    Punitions, réprimandes, disputes, rabaissements, brimades, vexations, privations, humiliations, tu fus un vrai bourreau sois en sûr, tu as même réussi à me faire ressembler à toi pendant longtemps, à faire de moi un être dépourvu de sentiment, ne sachant pas ce que voulait dire donner, je ne parle même pas d’aimer.

     

    Pourquoi n’ai-je pas fait ce geste symbolique au dessus de ton cercueil de juste ouvrir ma main sans rien te donner, sans lâcher comme les autres le moindre pétale de rose?

    Par manque de courage ? Pour ne pas faire un numéro de théâtre à ce moment là ?

     

    Et j’étais là, à ton enterrement, quand l’urne qui contient tes cendres est venue rejoindre ma sœur.

     

    Adieu mon bourreau, adieu mon père.