|
|
May 18
"Ce sentiment d'attachement exclusif que je sentais en moi, qui allait me torturer de plus en plus jusqu'à m'anéantir, ne correspondait à rien pour elle, n'avait aucune justification, aucune raison d'être: nos chairs étaient distinctes, nous ne pouvions ressentir ni les mêmes souffrances ni les mêmes joies, nous étions de toute évidence des êtres séparés. Esther n'aimait pas l'amour, elle ne voulait pas être amoureuse, elle refusait ce sentiment d'exclusivité, de dépendance, et c'est toute sa génération qui le refusait avec elle. J'errais parmi eux comme une sorte de monstre préhistorique avec mes niaiseries romantiques, mes attachements, mes chaînes. Pour Esther, comme pour toutes les jeunes filles de sagénération, la sexualité n'était qu'un divertissement plaisant, guidé par la séduction et l'érotisme, qui n'impliquait aucun engagement sentimental, particulier; sans doute l'amour n'avait-il jamais été, comme la pitié selon Nietzsche, qu'une fiction inventée par les faibles pour culpabiliser les forts, pour introduire des limites à leur liberté et à leur férocité naturelles. Les femmes avaient été faibles, en particulier au moment de leurs couches, elles avaient eu besoin à leurs débuts de vivre sous la tutelle d'un protecteur puissant, et à cet effet elles avaient inventé l'amour, mais à présent elles étaient devenues fortes, elles étaient indépendantes et libres, et elles avaient renoncé à inspirer comme à éprouver un sentiment qui n'avait plus aucune justification concrète. Le projet millénaire masculin, parfaitement exprimé de nos jours par les films pornographiques, consistant à ôter à la sexualité toute connotation affective pour la ramener dans le champ du divertissement pur, avait enfin, dans cette génération, trouvé à s'accomplir. Ce que je ressentais, ces jeunes gens ne pouvaient ni le ressentir, ni même exactement le comprendre, et s'ils l'avaient pu ils en auraient éprouvé une espèce de gêne, comme devant quelque chose de ridicule et d'un peu honteux, comme devant un stigmate de temps plus anciens. Ils avaient réussi, après des décennies de conditionnement et d'efforts ils avaient finalement réussi à extirper de leur coeur un des plus vieux sentiments humains, et maintenant c'était fait, ce qui avait été détruit ne pourrait se reformer, pas davantage que les morceaux d'une tasse brisée ne pourraient se réassembler d'eux-mêmes, ils avaient atteint leur objectif: à aucun moment de leur vie, ils ne connaîtraient l'amour. Ils étaient libres."
Michel Houellebecq
La possibilité d'une île
May 14
Il y a quelque temps j'ai ouvert un deuxième blog uniquement consacré à la photo.
Cette activité me prend de plus en plus de temps, et j'ai très envie qu'elle m'en prenne encore plus. Alors pour mettre plus de chances de mon côté, pour ne pas juste attendre, j'ai décidé d'aller plus loin, de franchir le pas et j'ai demandé à une amie spécialisée dans ce domaine de me faire un site.
Aujourd'hui, ça y est, c'est fait, alors ça me ferait plaisir si vous passiez voir, et me laissier quelques idées, n'hésitez pas c'est le début, ça peu évolué si des choses ne vont pas.
May 03
J'ai trouvé très intéressant ce texte sur ce qui nous occupe beaucoup en ce moment, les idées me parlent, me semblent réfléchies, intelligentes, et justes.
Alors hop un copier-coller:
La réflexion la plus intelligente sur les élections françaises que j'ai lue sur le net. Stéphane Méliade anime des ateliers d'écriture pour les enfants et les jeunes. C'est un excellent poète et auteur de livres pour la jeunesse.
À mon sens, Sarkozy ne représente pas la droite traditionnelle, ni même - comme certains voudraient le croire- l'extrême-droite ou l'ultra-droite traditionnelle. Il est le représentant de la marchandisation absolue, de la transformation de l'homme en produit non-pensant. Il surfe sur le populisme et le nationalisme, et sur des valeurs dites "de droite", mais je doute que tout cela ait un sens réel pour lui. Si l'air du vent soufflait de l'autre côté, il enfourcherait cet autre coté sans sourciller.
Ne croyons pas que le totalitarisme de demain sera "de gauche" ou "de droite", il sera avant tout, on pourrait dire, professionnel, et de haute technicité. Profondément non humain.
Le véritable clivage se situe aujourd'hui, à mon sens et pour schématiser, entre les humanistes et les "déshumanistes". Je pense que et Ségolène Royal et François Bayrou, avec toutes leurs imperfections respectives et leur parts humaines respectives d'ambition donc de calcul, sont des représentants de la première sorte, et que Nicolas Sarkozy est un représentant de la deuxième sorte. Pour moi, la ligne de partage est là. C'est pourquoi, au delà des aspects purement politiciens qui étaient, bien sûr, présents, je pense qu'il s'est passé quelque chose d'important samedi, avec ce débat Royal-Bayrou. Sous les aspects électoraux évidents, il y avait aussi, je pense, quelque chose d'intinctif, j'allais dire de "spirituel" et je le dis donc sans crainte des moqueries- dans cette volonté de débattre ensemble, parce que -j'ignore à quel degré de conscience cela affleurait à la surface de leurs esprits- "de l'autre côté", se situe un homme qui veut, bien plus que faire, défaire. Ce qui est en jeu, là, ce n'est pas la gauche ou la droite, c'est peut-être, plus gravement, l'humain ou le non-humain.
Ne serait-ce qu'un petit exemple concret : et Bayrou et Royal préconisent dans leurs programmes respectifs un moratoire sur la culture d'OGM en plein champ. Un moratoire, ça veut simplement dire : on prend le temps de réfléchir, d'expérimenter, de faire des essais en milieu protégé pendant quelques années, et au passage, petit détail insignifiant, on consulte les citoyens de son pays. Cela relève, pour l'un et pour l'autre, d'une simple pratique démocratique de base et d'un souci simplement normal de la santé publique. Le gouvernement UMP a , lui, tranquillement autorisé la culture en plein champ (et par décret !), alors qu'une étude indépendante faisait apparaitre des lésions graves au rein et aux foie de rats nourris avec un type de maïs transgénique. Bon Dieu, ce n'est pas une question de "droite" ou de "gauche" que de ne pas nous lâcher n'importe quelle merde dans les cellules sans avoir fait des recherches avant, c'est juste une question de bon sens ! Il y a, dans cette fuite en avant, bien pire encore qu'une "droitisation", une perte du simple bon sens, une Koyaanisqatsi comme l'appelaient les indiens Hopi (la perte de tout équilibre). Médicalement, cela s'appelle Cancer.
C'est Besancenot, pour lequel je n'ai pas voté, qui a trouvé le slogan le plus fort de cette campagne électorale française "Nos vies valent mieux que leurs profits". Le clivage très profond se situe peut-être là, en effet, ce slogan pouvant, comme dans le cas des OGM évoqué ci-dessus, prendre un sens pas du tout métaphorique, mais très concret. Nos vies, nos existences physiques.
Vous n'êtes pas des groupies énamourées de Ségolène Royal ? Moi non plus. Vous estimez qu'il y a parfois un certain flou dans les détails de ses propositions et une certaine absence de précision dans ses dires ? Moi aussi. Vous n'avez pas voté pour elle au premier tour ? Moi non plus. Pourtant, c'est avec les deux mains et d'un pas franc que dimanche prochain, j'irai mettre un bulletin à son nom dans l'urne.
Parce que je préfère de loin ses imperfections humaines et politiques à la perfection calibrée sarkozyste, toujours prête à délivrer un discours-type, adapté à l'un ou l'autre segment de marché à conquérir, parce que je préfère de loin la "prof" aux inflexions parfois laborieuses au Sarkozy-enfant de la télé prenant des inflexions faussement populaires, comme on enfilerait hâtivement un bleu de travail sur un smoking. Parce que je crois au choix et à la possibilité de s'améliorer et que je rejette viscéralement le culte du déterminisme avec lequel a publiquement sympathisé Sarkozy (qui a quand même réussi l'exploit de vouloir balayer la société, la famille, et à la fois toutes les avancées sociales, éducatives, et 2000 ans de christianisme basé au départ sur la possibilité de ne pas seulement être mais aussi de devenir, bref tout ce qui porte en germe le concept d'évolution). Parce que contrairement à lui, qui l'a déclarée étrangère à sa pensée, je crois que "connais toi toi même" est une phrase très intelligente (mazette, voudrait-il donc déconstruire la société et l'humain au point de nous faire régresser en-deça de l'héritage grec ??). Parce que je pense qu'un homme qui court déclarer son allégeance au dirigeant de la plus grande puissance mondiale en désavouant la politique de son propre pays dans une affaire grave qui engage par ricochets le monde entier, ne doit pas être en mesure accéder à la direction du dit pays. Parce que preuve a été tristement faite ces dernières années, qu'une attitude unilatéraliste dans les affaires internationales ne mène qu'au chaos absolu. Parce que la publication ou non d'un livre ou d'un magazine ne doit pas dépendre d'un coup de téléphone agacé et menaçant de la part d'un ministre. Parce qu'aucune composante de la société française n'est une sorte de lichen qu'il faut nettoyer au karcher. Parce que l'emploi ne s'améliore pas simplement parce qu'on a changé la méthode de calcul du chômage. Parce que la crise du logement ne peut pas se résoudre par des mesures apparemment spectaculaires qui ne feront qu'aggraver les déséquilibres. Parce que les bénéfices des entreprises doivent être plus équitablement partagés. Parce qu'un "sans-papier" n'est pas forcément un parasite profiteur qu'il faut systématiquement parquer dans un camp de rétention puis expulser. Parce que les services publics, malgré tous leurs inconvénients de fonctionnement, ne doivent pas être bradés car ils font qu'un pays est plus qu'un simple agrégat de marques, Parce que la santé d'une société se définit avant tout par les liens possibles, économiques, sociaux, culturels, entre ses différentes composantes et que sa décadence et sa mort commencent au moment où on dresse ses dites composantes les unes contre les autres. Parce que ni le fichage dès l'enfance ni l'explosion de la population carcérale ne régleront le moindrement la délinquance. Parce qu'il ne doit pas y avoir plusieurs statuts de délinquants, comportant une délinquance financière qui serait, elle, impunie. Parce que je ne veux pas d'un nouveau César qui déconstruise la République avant de se métamorphoser en Néron incendiaire. Parce que je veux être le moins possible réduit à un "temps de cerveau disponible pour Coca-Cola" (tel qu'est défini le téléspectateur-citoyen par Patrick Le Lay, pdg de tf1), je ne veux pas que Nicolas Sarkozy devienne président de mon pays, et dimanche prochain, je voterai pour Ségolène Royal.
Stéphane Méliade
|